Doggystyle: Snoop retourne la planète rap

snoop doggy dogg- doggystyle cover

Los Angeles, 1993

Autrefois terre sacrée, capitale souveraine du rap, New-York est alors contestée. Car depuis la fin des années 80 des negros et leurs attitudes ont redistribué les cartes du rap jeu et placé l’ouest au centre de la map du hip-hop. N.W.A (Niggaz Wit Attitudes), mais aussi les aventures solos de ses membres Ice Cube, Eazy-E et Dr.Dre, ont posé les jalons d’un rap west-coast qui, loin d’être une pâle copie de son pendant New-Yorkais, a su trouver ses propres thèmes et inspirations musicales. En effet, depuis le tremblement de terre Straight Outta Compton en 1988 et son single Fuck the Police devenu hymne des émeutes de Watts, L.A est devenu la terre du gangsta rap. En 1993 la cité des anges porte encore les cicatrices de ces émeutes d’avril et mai 1992, véritable guerre civile sur fond d’aberrations judiciaires et de haines raciales. C’est donc dans ce contexte d’une ville à la fois traumatisée par les événements récents, et à son apogée en terme de rap, que le jeune Calvin Cordozar Broadus Jr. aka Snoop Doggy Dogg originaire de Long Beach (banlieue sud de Los Angeles), fait irruption dans l’industrie musicale avec un premier album solo.

À sa sortie, le jeune Snoop est déjà tout sauf un inconnu. Actif dans le milieu underground au sein de son groupe 213 (code téléphonique de Long Beach) avec ses amis d’enfance Warren G et Nate Dogg, il est ensuite pris sous son aile par Dr. Dre (demi-frère de Warren G) et est omniprésent sur le déjà classique The Chronic, album solo de Dre sorti en novembre 1992. Ces faits d’armes ont su créer une attente toute particulière autour du Snoop tant ses couplets vaporeux disséminés jusqu’ici, promettaient d’être d’autant plus savoureux sur tout un album.

Le 23 novembre 1993 sort donc Doggystyle, un disque qui va retourner l’Amérique tant par son succès commercial (803 000 copies vendues la première semaine), que par son impact dans la culture hip-hop et par les polémiques qu’il va susciter notamment auprès de la classe politique conservatrice américaine jugeant l’album dangereux du fait d’une prétendue glorification de la figure du gangster. Car dans les textes, on est dans la pure tradition gangsta rap: trash, violent, brut. Dès le titre de l’album on peut déceler un malin plaisir pris par Snoop à l’humour et à la provocation.

Ode à la vie de gangster ? Apologie de la violence ? Snoop s’en défend et jure ne faire que décrire à sa façon le quotidien des rues et de ces gangs qui les gouvernent. Au cours de l’album il nous décrit un personnage de gangster et de pimp, dont le sexe, la drogue douce et le gin coupé au jus de fruit semblent être les seuls besoins vitaux. Mises en musique par Dr. Dre, les rimes de Snoop Dogg frappent juste et fort. Déjà auteur de classiques avec N.W.A et son album solo, Dre semble ici parfaire davantage sa recette G-Funk, un sous-genre dont il est l’un des inventeurs et basé sur des samples de funk des années 70 et 80. De George Clinton à Isaac Hayes en passant par Curtis Mayfield, ce répertoire est ici revisité pour créer cette touche G-Funk qui inonde le rap californien des 90’s. Certes The Chronic était brillant, mais Dr. Dre est bien meilleur producteur que rappeur et il s’efface ici totalement pour laisser s’exprimer le flow nonchalant de Snoop. Une nonchalance qui épouse parfaitement les beats lents, les caisses claires funky et les basses ronflantes prescrits par le docteur André. C’est d’ailleurs ce paradoxe entre la lenteur du tempo et du phrasé, et la violence et la vulgarité des paroles qui fait le génie de Doggystyle. Le Snoop se tape toutes les meufs de LA et tue de sang froid les membres des gangs rivaux… en donnant l’impression de s’en foutre.

S’il est solo sur le papier, l’album est pourtant le fruit d’un véritable travail collectif tant la liste des featurings est longue. Pour la plupart on les avait déjà entendu sur The Chronic. Snoop et Dre s’entourent ici de fidèles compagnons (« Ain’t no fun if the homies can’t get none »), parfaitement à l’aise dans ce style G-Funk qu’ils développeront également dans leurs carrières respectives. S’il est un morceau où l’alchimie entre ces rappeurs est manifeste, c’est bien Ain’t no fun. Comble de vulgarité et de misogynie, ce morceau n’en reste pas moins un délice. Il est lancé par le regretté Nate Dogg dont la voix de velours et le groove feraient succomber n’importe quelle jeune fille auditrice du couplet si tant est qu’elle n’en comprenne pas le contenu. S’en suit un enchaînement de prouesses rapistiques signées Kurupt, Snoop et Warren G. Dans son humour et son flow laid-back, Snoop doit beaucoup à son aîné et maître en la matière Slick Rick, qu’il n’oublie pas de saluer en livrant une version hommage et gangsterisée de son titre Lodi Dodi. Cette narration de la vie de gangster, celle d’un membre des Crisp qui « n’hésite pas à mettre un negro sur le dos » pour lui prendre son fric, est notamment développée sur Serial Killa ou encore sur Murder was the case qui met en scène la mort de Snoop qui va ensuite ressusciter après avoir conclu un pacte avec le diable.

Avec Doggystyle, porté notamment par le single Who Am I, Snoop Doggy Dogg se présente au monde du rap. Une parfaite symbiose mc/producteur au service d’un style G-Funk dont la formule semble ici parachevée. Un des meilleurs premiers albums de l’histoire du rap, annonciateur d’une grande et longue carrière. Les conservateurs en auront pour un moment, Snoop ne laisse pas sa part au chien.

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